| Lorsque j'ai emménagé à
Berkeley en Californie en 1967, il y avait une foule d'étudiants,
stimulés par la musique indienne de Ravi Shankar, prêts à regarder et
écouter ce qui venait du Moyen-Orient. Les réactions à mon style de
danse étaient encourageantes et je voyais comme les étudiants
absorbaient les mouvements et les transitions et commençaient à réagir à
la musique. Comme ma technique d'enseignement se raffinait à force
d'enseigner 4 cours par semaine, les étudiants commencèrent à progresser
de plus en plus vite. Trois de mes étudiants adolescents du lycée de
Berkeley parlèrent de ce qu'ils apprenaient à leurs petites amies qui
elles mêmes en parlèrent à leurs amies. Le résultat de tout cela fut :
spontanéité : oui , technique : non . Ils étaient prêts à se produire
devant leurs amis mais pas encore devant un public inconnu.
Beaucoup de mes étudiants commencèrent à
déserter mes cours du Samedi. J'étais très dépitée lorsque l'un d'eux
m'invita à ce qu'ils appelaient la Fête des plaisirs de la Renaissance
(The Renaissance Pleasure Faire) qui devait se passer un Samedi.
Ils m'expliquèrent que c'était une fête
artisanale comme un immense cirque en plein air planté au milieu du
XVIeme siècle. Il y avait de la nourriture et des divertissements de
cette époque avec des apparitions de sa Majesté "La reine Elizabeth" qui
distribuait un prix au meilleur artisan exposant à la fête. Jongleurs,
magiciens, polichinelles et guignols et tout type de divertissements
étaient encouragés. Un attrait était que toute personne venant en
costume de cette époque ou autre était admise sans payer. Je fus admise
gratuitement car j'étais couverte d'un costume de bédouin du cou aux
chevilles.
Le tout Berkeley était présent et bien sûr mes
élèves et toutes leurs petites amies en costume de danse orientale. La
scène que je découvris en entrant dans la fête était à peine croyable.
J'essayais de me frayer un chemin à l'allure d'un escargot ou totalement
immobilisée car tous les trois mètres une foule était attroupée devant
une danseuse orientale novice se tortillant, totalement abandonnée à son
interprétation. Un de mes élèves me reconnut et m'entraîna pour
rencontrer l'organisateur de la fête, une femme épuisée et harassée du
nom de Carol Le Fleur. Son accueil fut furieux: "Alors vous êtes la
professeur de danse orientale responsable de tout cela !!" . Elle
tentait de sourire à moitié pour faire passer son message. "Écoutez" me
dit-elle désespérément "Vous devez faire quelque chose , ce n'est pas
que je n'aime pas la danse orientale mais il y en a vraiment beaucoup
trop. Il y en a plein la fête, bloquant le passage, sur les chemins, sur
les scènes, descendant des rochers, descendant des arbres .... ils sont
partout". Elle continuait de sourire mais elle était désespérément
sérieuse. "Nous n'accepterons pas cela l'année prochaine, cela doit être
organisé: seulement sur la scène et limité à trente minutes. Assez c'est
assez !!!". Je l'assurais que je l'expliquerais à mes élèves et qu'ils
coopèreraient. Je lui remontais le moral et continuais mon chemin pour
voir la suite des évènements.
A cette époque les divertissements n'étaient
pas organisés. Il y avait plusieurs petites scènes réparties dans la fête
et une grande scène appelée le Ben Johnson. Tout le monde, artiste ou
pas pouvait monter sur scène et faire tout ce qu'il voulait. Les
organisateurs de la fête avaient demandé "rien de moderne" mais quelques
groupes de blue grass ou de jazz se faisaient entendre jusqu'à ce que
les organisateurs leur précisent que ce n'était pas dans la bonne
époque.
Alors qu'est ce que la danse orientale venait
faire dans tout ça ? Qui le savait et qui s'en souciait ? Ce fut en fait
un vrai succès populaire renforcé par l'attirance du public pour les
costumes de danse orientale. Le niveau des élèves qui dansaient n'était
pas très élevé alors je demandais à quelques élèves de niveau avancé de
me rejoindre à la fête.
C'est en Septembre 1968 que l'idée de la troupe
germa dans mon esprit. Comme nous n'avions pas de musicien cette année
là, je jouais des percussions pendant une demi heure de spectacle, pour
donner le tempo à chaque élève, assistée par un danseur folklorique qui
venait de faire l'acquisition récente d'une derbouka et essayait
d'apprendre à en jouer sur scène.
Quel fouillis ! Quelle triste
représentation ! Mais personne ne pouvait s'en apercevoir, excepté moi .
Je souriais et entraînais tout le monde et le public adorait ça . Je
jurais de monter un vrai spectacle pour l'année suivante.
Depuis ces humbles débuts, le noyau de la
troupe prenait forme. En cherchant un nom pour la troupe, je voulais
honorer la déesse mère : ANAT . Je faisais précéder son nom par le mot
BAL qui signifie DANSE en français . Soit BAL ANAT , la
danse de la déesse mère.
Je savais que le style du cabaret ne
conviendrait pas pour cette fête et c'est là que mon expérience dans le
monde du cirque m'aida beaucoup. Je créais un spectacle de variétés
comme on peut les voir dans un festival arabe ou dans un souk du Moyen
Orient. Le spectacle représentait le style des anciennes danses du
Moyen Orient. En plus nous avions deux magiciens, Gilli Gilli d'Égypte
et Hassan du Maroc. Nos danseurs acrobates égyptiens étaient aussi
souples que leurs prédécesseurs. Nous avions même un professeur grec de
mathématiques de l'université de Berkeley qui savait lever une table
avec ses dents tout en balançant Suhaila qui était assise dessus !
Notre programme précisait que nous
venions de nombreuses tribus . C'est peut être l'origine de la
création du terme "danse tribale".
Les apparats "tribaux" du spectacle
grandissaient chaque année. En 1969 nous avons réglé le problème
de la musique. J'avais toujours dansé en intérieur avec des instruments
de musique électriques. Le problème d'une fête à l'extérieur située au
16ème siècle était que l'organisateur voulait que ce soit authentique et
cela signifiait : pas d'électricité, pas de batterie, pas
d'amplificateurs. Nous devions retourner à la musique d'origine des
tribus. Dans le but de se produire en extérieur je rassemblais le plus
possible d'instruments bruyants tels que des cymbalettes de doigt (sagattes),
sistrums, tambourins, claquettes en bois, darboukas, mijwiz, tambours
beledi et defs.
Tous les musiciens professionnels avec qui
j'avais travaillé n'étaient pas intéressés à se lever de bonne heure
pour jouer dans la poussière et le pire de tout, sans être payé. Seul
Louis Habib, barbier à plein temps et parfois joueur de oud fut
volontaire pour jouer juste pour le plaisir. Le oud est un instrument
délicat qui était facilement étouffé par le son des tambours . C'était
moins le cas avec le mizmar (hautbois égyptien). Après avoir enseigné
pendant des années sur du Mizmar enregistré sur des bandes, je décidais
d'en acquérir quelques uns et demandais aux artisans de la fête s'ils
voulaient bien souffler dans ces instruments. Nous avions toujours des
artisans à la fête qui venaient s'asseoir autour de nous. J'essayais de
structurer tout cela mais c'était très difficile. Le premier bon et
presque oriental joueur de Mizmar fut Ernie Fishbach qui se débrouillait
en musique indienne et avait une sensibilité très orientale. Il devint
la colonne vertébrale de notre orchestre oriental, enseignant aux
enthousiastes qui voulaient bien gonfler leurs joues pour jouer. Il
montrait au public une poêle à frire vide dans laquelle il mettait le
feu et après l'avoir fait tournoyé deux fois en l'air il faisait
apparaître un serpent. Je notais la répulsion et le dégoût du public
lorsqu'il remettait l'animal presque inconscient dans un sac jusqu'au
prochain spectacle? Ce traitement manquait beaucoup de compassion et je
sentais que l'animal pourrait être tué accidentellement, aussi
j'insistais pour qu'il me le donne. Mais que faire avec un serpent ?

 
J'appris bientôt que tous les serpents
n'étaient pas venimeux et qu'ils s'enroulaient tant qu'ils n'avaient pas
faim. Personne dans la troupe ne voulait tenir le serpent . Lorsque je
suggérais que nous allions ajouter de la variété dans le spectacle , une
des réponses était "je ne veux pas être une curiosité !" . Alors je
faisais tout : je chantais, dansais sur des verres d'eau tout en tenant
un serpent dans la main et en jouant du tambour entre les deux. Je
n'avais jamais vu ou travaillé avec un danseur du Moyen-Orient qui
utilisait un serpent. Je connaissais seulement des fakirs indiens qui
utilisaient des serpents, mais ils ne dansaient jamais avec. La danse du
serpent fut mon invention, le point culminant des essais et des erreurs
après l'acquisition accidentelle d'un serpent. Je n'ai jamais prétendu
dans ces spectacles que le serpent était une coutume des danses du
Moyen-Orient.
Il était difficile au début de demander aux
filles de porter le costume traditionnel qui souvent les couvrait de la
tète au pied car elles préféraient montrer leurs formes. Aussi je
portais ce costume et les accompagnais dans leur solo de danse .
L'année suivante je décidais d'ajouter d'autres
styles de danse. A l'age de 3 ans, ma fille Suhaila ouvrit le spectacle
. J'avais ajouté la danse du verre d'eau balancé . Nous avions un joueur
de Nail algérien. La danse Karsilama était une réplique d'une danse
folklorique turque.
 
Plusieurs années auparavant j'avais vu une
peinture de Gerome représentant une danseuse de sabre réalisée pendant
l'occupation turque. En 1971 j'avais une élève qui dansait avec un
véritable sabre turque sur sa tète copiant la peinture. Pour son final
elle plantait le sabre dans le plancher de la scène. Je crois que
c'était la première fois que la danse du sabre était présentée aux
U.S.A. J'avais déjà commencé à créer des chorégraphies de groupe et plus
tard j'ai créé une chorégraphie pour un groupe de danseuses de sabre.

Cette même année je chorégraphiais ma première
danse de groupe avec pot dans laquelle trois filles balançaient de
grandes gourdes sur leur tète en dansant debout sur la scène. Je m'étais
inspiré d'une scène dans un palace tunisien du film "Justine"
d'après un livre de Laurence Durrel. Une trentaine de femmes bédouines
dansaient avec des pots sur leur tète devant cinq joueurs de mizmar et
un joueur de tabla baladi.
 
A un moment j'ajoutais une danse indienne katak
qui combinait la danse des pieds indienne et arabe. Un grand danseur
Katak, Chitras Das, venait récemment de s'installer aux U.S.A et
enseignait à l'école de musique Ali Akbar. Quand je le vis danser je
décidais que par respect à son génie je ne présenterais jamais un autre
danseur Katak tant son talent était grand.
En 1973 je complétais mes recherches sur le
rôle des hommes dans la danse orientale et le premier Marocain danseur
de plateau fut présenté aux U.S.A. à notre spectacle.

Cette année là, quelques une de mes
élèves souhaitèrent présenter leur propre chorégraphie. La dans turque
Karsilama, la danse abdominale et la danse du sabre furent présenter par
Rebaba, Khanza et Meta. Ce fut un moment très émouvant pour moi lorsque
je commençais à apprécier le travail de mes élèves. Plusieurs élèves
quittèrent ensuite la troupe pour créer leur propre troupe .

J'ai entendu plus tard de nombreuses
expressions comme : danse tribale de la cote Ouest, tribale de la cote
Est ou Fantaisie Tribale Américaine . J'ai aussi entendu
"police ethnique" , expression que je trouve très amusante. Je ne refuse
rien tant que cela reste amusant. La tradition n'est pas statique .
Evoluant des salons, des danseurs de rue vers les night club et les
théâtres, que ce soit du baladi, du cabaret ou du folklore, la danse
orientale continuera à progresser.
Article paru dans le journal Habibi Vol 3

Jamila Salimpour et
Amana : El Cerrito - Berkeley (Californie) Août 2006 |